Analyse | Une phase nouvelle dans la crise au Moyen-Orient
L’attaque d’Israël, en ce fatidique vendredi 13 juin 2025, contre des cibles et des responsables militaires et nucléaires en Iran dépasse tout ce qu’on a vu jusqu’à maintenant entre ces deux pays ennemis du Moyen-Orient. Par son ampleur, par ses objectifs et par l’habileté tactique de cette offensive. Les salves croisées de 2024 – par deux fois, en avril puis en octobre – étaient une première en tant que frappes directes entre les deux pays. Jusque-là, l’Iran avait agi par alliés interposés (Hamas palestinien, Hezbollah libanais, Houthis yéménites). Israël avait choisi de frapper un peu partout autour de lui, mais en évitant de cibler directement l’État perse. Cet échange, bien qu’il soit toujours en cours, montre déjà une chose, à savoir l’avantage militaire évident, voire écrasant d’un État hébreu richement armé par les États-Unis (mais aussi par l’Allemagne et quelques autres), avec des tentatives de frappes iraniennes presque toutes interceptées par la défense antimissile, pendant que la réciproque n’était pas vraie. Les courtes séquences d’avril et d’octobre 2024 étaient restées limitées et circonscrites dans le temps comme dans l’espace. À l’insistance de l’administration Biden à Washington, les installations nucléaires iraniennes avaient été épargnées par les bombardements israéliens. Ce n’est plus le cas. Encore une fois, l’armée et le renseignement israéliens font la démonstration de la portée de leur Notamment le directeur du programme nucléaire national et le chef du Corps des Gardiens de la révolution (cœur de l’armée iranienne), dans la grande tradition israélienne des assassinats sélectifs à l’étranger. Le chef des Gardiens de la révolution islamique, Hossein Salami, en août 2022. Photo : Getty Images / AFP L’opération témoigne non seulement de la force de Tsahal et de sa supériorité matérielle, mais aussi de l’habileté stratégique de ses dirigeants lorsqu’il s’agit d’affronter l’Iran (ce qui n’est pas, au demeurant, le cas dans la guerre contre le Hamas et les massacres à Gaza... le plus souvent décrits comme un désastre politique pour Israël). Tour de force stratégique, l’attaque a manifestement été préparée pendant des mois, même si la date de son application est restée incertaine, quelques-uns continuant d’espérer jusqu’au bout – et même à Washington – qu’elle ne se produirait pas. Une attaque préparée avec des drones installés d’avance à proximité des cibles. Avec une infiltration poussée des cercles dirigeants iraniens (dont Jérusalem semble pouvoir suivre à la trace les allées et venues!). Avec des avions pénétrant sans mal un espace aérien ennemi situé à 2000 kilomètres de distance. Etc. Les États-Unis étaient-ils dans le coup? Réponse spontanée et routinière : Le premier ministre israélien, Benyamin Nétanyahou, a rencontré le président américain, Donald Trump, dans le bureau ovale de la Maison-Blanche, à Washington, le 4 février 2025. Photo : Getty Images / AFP / ANDREW CABALLERO-REYNOLDS Au cours des deux derniers mois, on a vu qu’une distance s’est creusée entre Donald Trump et Benyamin Nétanyahou (sans que l’on parle de rupture pour autant). Par exemple, la levée des sanctions contre la Syrie à la mi-mai – qu’Israël définit comme une ennemie, agissant en conséquence avec des bombardements et des violations de la frontière commune – et cette poignée de main incroyable entre Trump et le président intérimaire syrien, l’ex-djihadiste Ahmed Al-Charaa, en Arabie saoudite : ça n’a pas du tout plu à Jérusalem. Et puis il y avait ces négociations en cours depuis deux mois à Oman entre l’Iran et les États-Unis, qui n’étaient pas un faux-semblant. Donald Trump a répété, en avril, mai et juin, et jusqu’à quelques jours avant l’attaque israélienne, qu’un accord était encore possible sur le nucléaire iranien. Il avait pris cette initiative au grand dam de Nétanyahou. Avec son sens du spectacle, en plein bureau ovale, il avait lui-même annoncé, début mars, l’ouverture de ces négociations... en présence d’un premier ministre israélien éberlué, qu’il n’avait manifestement pas averti (pour autant, Nétanyahou n’est certainement pas la pire victime de Donald Trump dans le bureau ovale!). L’ironie, c’est que Trump lui-même, version Et voilà qu’au printemps 2025... Pour mémoire, l’accord de 2015 permettait aux Iraniens d’enrichir l’uranium à de faibles niveaux, dits Cette photo publiée par l'AIEA en novembre dernier montre des centrifugeuses à l'usine de Natanz, en Iran. Photo : La Presse canadienne / AP/AIEA C’est là que ça bloquait : l’Iran a fait de son droit à enrichir l’uranium une véritable Cela dit, ses dirigeants ont répété et continuent de soutenir que l’Iran ne veut pas la bombe atomique. Bombe atomique que possède, soit dit en passant, l’État d’Israël... en marge de toute légalité internationale. Une ultime ronde de négociations – la sixième depuis la mi-avril – devait avoir lieu ce dimanche à Mascate, capitale d’Oman, entre l’Iran et les États-Unis. Qui sait si un compromis sur l’enrichissement aurait pu être trouvé in extremis? On pensait que Nétanyahou aurait au moins attendu son résultat avant de déclencher l’attaque... tout en souhaitant son échec, qui était probable. Le secrétaire d’État Marco Rubio a déclaré que les États-Unis n’avaient pas participé à l’opération et a parlé d’une Le président Donald Trump en compagnie du secrétaire d'État Marco Rubio, le dimanche 8 juin 2025. Photo : Associated Press / Manuel Balce Ceneta Avec l’ironie cruelle qu’on lui connaît, Donald Trump a quant à lui déclaré qu’il maintenait l’invitation à négocier à Mascate Au demeurant, l’épisode du vendredi 13 juin, suivi, tôt ce 14 juin, d’une poursuite de la guerre avec des répliques iraniennes (notamment contre Tel-Aviv) et une seconde vague d’attaques de l’État juif, n'est pas à tous égards un triomphe pour Israël, même si ce conflit reste profondément asymétrique, avec un côté nettement dominant. Mais la Un avion militaire à Tubas, en Cisjordanie occupée par Israël, le 14 juin 2025. Photo : Reuters / Raneen Sawafta Une première évaluation du New York Times, publiée vendredi soir, concluait que Mais le régime iranien est certainement affaibli. L’objectif du premier ministre israélien est de déclencher un processus pour faire tomber le régime des ayatollahs; il l’a réaffirmé dans la foulée des frappes. Les réactions régionales aux frappes d’Israël ont été mesurées. Beyrouth n’a pas manqué de se joindre aux condamnations, mais non sans mettre en garde discrètement le Hezbollah contre toute velléité de prêter main-forte à ses parrains iraniens. Très affaiblie au Liban après les impitoyables attaques d’Israël à l’automne 2024, l’organisation chiite a entendu le message : le Hezbollah a déclaré qu’il ne ferait rien pour répliquer. L’Arabie saoudite, grande rivale de l’Iran dans la région, a été la première à condamner l’attaque, et ses dirigeants, comme le reste du Moyen-Orient, craignent sans doute les conséquences de ce qu'il pourrait advenir, surtout si les États-Unis étaient entraînés dans la guerre. Mais en réalité, le dégel des deux dernières années entre Riyad et Téhéran visait à apaiser un régime perçu comme déstabilisateur depuis la révolution de 1979, plutôt qu’à traduire une réelle amélioration des relations. Sans le dire publiquement, nombreux sont ceux qui, dans la région, se réjouiront de l’affaiblissement de la République islamique. Les Irakiens, les Libanais, les Syriens ou les Yéménites, victimes d’abus commis par des groupes financés par l’Iran dans leurs pays, ne le regretteront pas non plus. En tout cas, pas tous... Et les effets à l’interne? La République islamique, qui a 46 ans, est un régime impopulaire, contesté de l’intérieur, dont la nature dictatoriale s’est accentuée au fil des ans. Depuis la fin de la décennie 2000, elle fait face à des vagues récurrentes de contestations dans les rues. À la source de celles-ci, des raisons économiques liées aux sanctions et à l’isolement international, mais aussi l’intégrisme religieux qui impose le voile aux femmes (souvenons-nous du mouvement Des manifestations ont eu lieu un peu partout sur la planète en marge du mouvement Femme, Vie, Liberté de 2022-2023. On voit ici des manifestantes réunies à Londres, un an après le décès de Mahsa Amini. Photo : Getty Images / Dan Kitwood Même si les manifestations anti-américaines et anti-israéliennes peuvent rassembler des foules importantes dans les rues, et que les frappes israéliennes fouettent la fierté nationale, l’inverse est tout aussi vrai, mais de façon discrète. Il y a en Iran des gens (au sein de la jeunesse particulièrement) qui applaudissent secrètement les actions d'Israël et qui attendent l'étincelle d'un éventuel mouvement de libération contre les mollahs. On a rapporté ces dernières années quelques incidents dans des stades sportifs, où une partie de la foule, invitée à crier des slogans anti-Israël, s'est plutôt mise à lâcher des slogans comme Par cette attaque directe et massive contre l’Iran, Israël vient d’inaugurer une nouvelle phase de la crise au Moyen-Orient.Le
bras long
d’Israëlbras long
. En quelques heures, non seulement ils ont attaqué et dégradé une bonne partie des installations nucléaires dispersées en Iran, mais ils ont simultanément tué plusieurs têtes de l’élite militaire et scientifique du pays. 
Les États-Unis dans le coup?
oui, bien entendu
, car Israël ne ferait rien sans avoir l'aval des Américains. Mais ce n’est pas si simple, et il y a des contre-exemples à cette supposée règle. L’attaque foudroyante du vendredi 13 en fait peut-être partie... même s’il y a sans doute eu un court préavis donné à Washington.
1.0
, avait en 2018 déchiré le fameux accord signé à Vienne à l’été 2015 (par l’administration Obama et par plusieurs autres pays) sur le même sujet. Un accord selon lequel le programme nucléaire de l’Iran était placé sous la (très stricte) supervision de l’ONU, avec en échange une levée progressive des sanctions internationales contre Téhéran.Trump 2.0
essaie, pour l’essentiel, de ranimer ce même accord, moyennant quelques modifications!civils
ou non militaires
(centrales électriques, recherche médicale). En 2025, Washington voulait interdire tout enrichissement, de quelque niveau que ce soit, à la partie iranienne. Avec la possibilité pour Téhéran d’importer plus tard de l’uranium à des fins civiles.
L’enrichissement d’uranium, une
ligne rouge
ligne rouge
, une sorte de fierté nationale. On sait qu’après le sabotage de l’accord initial par Trump en 2018 – accord que, faut-il le souligner, l’Iran avait scrupuleusement respecté –, Téhéran a recommencé à enrichir l’uranium à des niveaux non autorisés. Tout récemment, il a même ouvert un nouveau centre d’enrichissement, ce qui lui a valu, le 12 juin, un blâme officiel de l’AIEA (l’organisme onusien pour le nucléaire) pour non-respect de ses engagements
.action unilatérale
d’Israël. Il a souligné que des représailles risquaient de viser des bases américaines au Moyen-Orient, comme des officiels iraniens en avaient fait la menace.
pour éviter la destruction de l’Iran
. On voit mal comment l’Iran pourrait s’y rendre sans s’humilier. Nétanyahou semble avoir réussi à enterrer le processus de négociations en cours.Pas encore de
victoire
victoire
n’est pas encore là.
pour l’instant, le gros du programme nucléaire iranien reste intact
. Par exemple, les installations de Fordo, dans le nord du pays – une usine d’enrichissement enfouie à des centaines de mètres de profondeur, sous une montagne –, n’ont pas souffert et seraient difficilement attaquables.Réactions régionales mesurées
Un régime affaibli
Femme, Vie, Liberté
de 2022-2023). Une partie non négligeable de la jeunesse est exaspérée, voire dégoûtée par l’islamisme officiel, et n’aspire qu’à vivre sans religion, à la mode occidentale.
Vive Israël! À bas les ayatollahs!
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